LE DEVOIR (Montréal, Québec) 18 November 05 Les tortues en tête d'une course dangereuse (Louis-Gilles Francoeur)
Les tortues sont en train de battre de vitesse les autres espèces vivantes car elles affichent le rythme de déclin le plus élevé jamais enregistré au Québec. En effet, six des huit espèces présentes ici sont en situation de précarité sérieuse.
C'est ce que révèle le Plan de rétablissement de cinq espèces de tortues 2005-10, mis au point en août dernier par l'Équipe de rétablissement des tortues du Québec, qui relève du ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF).
Les cinq espèces ciblées par ce plan sont la tortue des bois, la tortue géographique, la tortue mouchetée, la tortue musquée et la tortue ponctuée.
Ailleurs dans le monde, les deux tiers de ces espèces de vertébrés affichent des signes de déclin allant de la vulnérabilité au risque élevé de disparition totale. A l'heure actuelle au Québec, seule la tortue à épines est désignée «menacée», et ce, depuis 1999. Deux autres espèces, la tortue des bois et la tortue géographique, ont été classées «vulnérables» en 2005. La tortue mouchetée et la tortue musquée obtiendront sans doute le même statut en 2006. Par ailleurs, l'état de la tortue ponctuée sera évalué par l'équipe de rétablissement au cours de la durée du plan 2005-10.
Plusieurs facteurs expliquent le déclin de ces animaux étonnants mais très vulnérables malgré leur armure qui leur donne des allures de char d'assaut biologique. Le premier problème provient de leur longévité, résultat de leur forte capacité de survie mais qui coïncide avec un faible taux de «recrutement» ou de renouvellement des cheptels. Les oeufs sont nombreux mais le nombre de jeunes survivants est étonnamment bas. Trois raisons expliquent cette précarité. Les adultes commencent à se reproduire fort tard, soit vers dix ans dans nos régions nordiques. Quant au faible recrutement, il résulte d'une forte prédation, ce qui surprend chez des espèces en apparence invulnérables grâce à une carapace que leur envieraient bien des politiciens par les temps qui courent... Et ces petits animaux sont très dépendants des facteurs météorologiques qui peuvent compromettre l'éclosion des oeufs enfouis dans le sable où la chaleur n'est pas toujours suffisante.
«Les populations ne peuvent donc pas réagir rapidement, sinon pas du tout, à tout accroissement de la mortalité pour des causes non naturelles», précise le Plan de rétablissement. Le taux de mortalité naturelle est évalué à 5 % par les chercheurs. Il suffit, disent-ils, d'un accroissement de 2 à 3 % de ce taux pour entraîner un déclin de population, ce qui serait particulièrement vrai pour la tortue des bois et la tortue mouchetée. Pour la même raison, les cheptels locaux peuvent difficilement récupérer après une catastrophe naturelle, à moins d'une intervention humaine, ce que le plan propose dans plusieurs cas en recommandant de protéger plusieurs sites de reproduction et d'en aménager d'autres.
Les principales menaces qui touchent les tortues sont la modification de leur habitat par la disparition des milieux humides pour cause d'inconscience collective, la modification des rives et du régime des eaux par des barrages, les stratégies de régulation qui enrayent les cycles naturels, l'agriculture (machinerie, bétail en rive ou cultures destructrices de milieux naturels) ainsi que la foresterie sans examen préalable de ses impacts écologiques. La prédation des oeufs par un grand nombre de petits animaux est une autre calamité qui s'ajoute à celle des prédateurs à deux pattes qui tirent profit de la vente illégale de ces petits animaux. Les routes et principalement les autoroutes, bien plus larges, constituent de véritables murailles de Chine qui segmentent les milieux de vie de ces espèces, réduisent la connectivité des écosystèmes et provoquent des rencontres presque toujours fatales. Enfin, la pollution de l'eau constitue un facteur important de déclin dans certaines régions, ce qui accroît la sensibilité aux maladies et influence le taux de la reproduction, en particulier dans les milieux agricoles, où certains fermiers vont jusqu'à épandre illégalement des insecticides dans les cours et les plans d'eau pour freiner des éclosions jugées néfastes à leurs récoltes.
Lorsque le Québec a adopté sa loi sur les espèces menacées, la réglementation prévoyait une protection immédiate et complète des habitats de survie des espèces officiellement classées comme étant en danger. C'était logique, et cela accordait la priorité aux besoins d'autoreproduction des cheptels sauvages, le critère qui permet de discerner le vrai et le faux en matière de développement durable. Mais ce n'est plus le cas car Québec a compris que cette logique allait freiner le développement incontrôlé que préconisent l'approche néolibérale et les intérêts économiques qui confondent les bilans financiers avec le barème de santé de la planète. C'est pourquoi Québec met en place pour les tortues un plan de rétablissement qui prévoit la «protection des individus et des habitats» uniquement dans le cas des espèces classées «en voie de disparition». Pour les autres, on attendra qu'elles soient sur le parvis de l'extinction avant de protéger intégralement leurs habitats de survie: pour l'instant, on se contentera de «renverser les menaces et les facteurs de mortalité» par un suivi annuel et la création d'habitats de soutien plutôt que de forcer en priorité la protection des habitats naturels, y compris sur des terres privées. Cette timidité va de pair avec l'illogisme de certaines politiques. Le chevalier cuivré, une espèce carrément menacée, est en principe protégé par le ministère des Ressources naturelles et par un plan de rétablissement, mais le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) s'apprête, au cours des prochains mois, à autoriser de nouvelles exploitations animales, principalement porcines, dans le bassin de la rivière Richelieu. Or le chevalier cuivré est en grande partie menacé par l'intense pollution agricole de ce cours d'eau. Plutôt que de réduire la pression humaine et polluante en attaquant le problème à sa source, Québec préfère la béquille des ensemencements plutôt que de rétablir la capacité d'autoreproduction de l'espèce, ce qui classe sans appel cette politique gouvernementale dans la catégorie du développement non viable, selon le critère opérationnel du développement durable défini par la commission Brundtland elle-même.
S'il faut souhaiter au plan de rétablissement des tortues tout le succès et même davantage que ce qu'en escomptent ses concepteurs, un coup de barre ne serait pas de trop non seulement dans les bassins versants des modestes tortues menacées mais aussi chez ces décideurs qui n'osent plus attaquer ces problèmes à leur source par une protection immédiate et sans compromis des milieux de survie essentiels aux espèces menacées ou vulnérables.